Compte tenu des récents événements climatologiques ayant touché la forêt de Fontainebleau, j’ai jugé utile de partager ici le texte suivant, relatif à ce lieu et à l’histoire de sa protection. Il s’agit de recherches que j’ai effectuées en troisième année de licence, dans le cadre d’un cours d’histoire environnementale du XIXe siècle.

Anciennement appelée forêt de Bière et située dans le département de Seine-et-Marne, la forêt de Fontainebleau est l’un des massifs forestiers les plus importants de France, mais surtout l’un des plus emblématiques. En effet, outre son histoire royale, ce site est devenu un véritable lieu culturel et a inspiré de nombreux artistes ces derniers siècles. Sa beauté frappe immédiatement ceux qui viennent s’y balader, à l’image de George Sand, qui déclare que « tout est beau ici ». L’exemple de la protection du site de Fontainebleau permet également de comprendre la loi de 1906 relative à la protection des sites et des paysages. Mais avant de mentionner cette loi, et ce qui se passe sur le site de Fontainebleau au XIXe siècle, il est important d’évoquer brièvement les premières mesures de protection en France, avec l’Inspection générale des monuments historiques et Prosper Mérimée. Créée par François Guizot en 1830, son but est de constater l’existence et de veiller à la conservation des édifices qui méritent l’attention de recevoir des soins ou d’arrêter leur dégradation. Ludovic Vitet en est le premier inspecteur général, mais Prosper Mérimée lui succède assez vite et effectue son grand tour de France afin de répertorier des milliers de monuments. Le château de Fontainebleau ne sera classé en tant que monument historique qu’en 1862, mais dès 1850, le peintre Louis Godefroy Jadin écrit dans le Journal des débats : « Ne serait-il pas digne de la Commission des monuments historiques de revendiquer la conservation des futaies âgées de plus de quatre cents ans ? ». Nul doute qu’il y avait, avant 1862, des demandes d’inscription du château aux monuments historiques, mais l’on voit bien avec cet extrait qu’il y a également une demande de conserver la nature. De plus, la prise de parole de ce peintre est parfaitement représentative de l’engagement artistique pour la protection du site et des paysages de Fontainebleau.
La symbolique artistique de la forêt de Fontainebleau
Impossible de mentionner la forêt de Fontainebleau sans parler de l’école de Barbizon. La forêt domaniale de Fontainebleau fait plus de 21 500 hectares et abrite une diversité paysagère remarquable. L’un des premiers artistes à arpenter cette forêt est le peintre Jean-Baptiste Camille Corot, l’un des fondateurs de l’école de Barbizon, et il le fait notamment parce qu’il est à la recherche de paysages « vrais ». Au début du XIXe siècle, de nombreux artistes se détournent des courants dits « classiques », notamment pour embrasser le style romantique. La peinture de paysages, alors boudée jusqu’ici, commence à trouver dans le cœur de nombreux peintres une place chère. L’une des caractéristiques les plus emblématiques de la forêt de Fontainebleau est ce « chaos rocheux », qui représente 23 % de la surface totale du massif, que Jules Coignet et Théodore Rousseau, deux autres peintres de l’école de Barbizon, représentent sur leurs toiles. Le regroupement de ces différents peintres sous l’appellation de Barbizon est postérieur ; cela date de la fin du siècle et provient d’un village situé au nord-ouest de Fontainebleau qui abrite de nos jours un musée dans lequel on retrouve un grand nombre de ces peintures. Leurs œuvres d’art ont contribué à faire de Fontainebleau un véritable paysage culturel. Les travaux des peintres de l’école de Barbizon ont servi, très récemment, entre 2018 et 2023, comme références pour des études sylvicoles et géologiques. En effet, des photos d’époque attestent du réalisme de leurs compositions, notamment au niveau de la couverture forestière.

Cette école de peinture va continuer à produire tout au long du XIXe siècle, en gardant la forêt de Fontainebleau comme principal atelier et lieu d’inspiration. Mais ce massif forestier ne va pas seulement inspirer les peintres. Sa proximité avec la capitale en fait un lieu privilégier de contemplation pour les artistes parisiens, de même pour les scientifiques, puisqu’il s’agit d’un lieu de premier choix pour observer et étudier la richesse de la biodiversité, de la faune et de la flore. Théophile Gautier, qui s’illustre dans sa jeunesse durant la bataille d’Hernani comme l’un des principaux défenseurs du mouvement romantique naissant, écrit en 1870 un ouvrage intitulé La Nature chez elle. Ce livre est une véritable lettre d’amour à la forêt de Fontainebleau, et il décrit la nature d’un point de vue non anthropocentré. Son livre est très intéressant puisqu’il efface presque complètement l’Homme de son récit. L’ouvrage de Gautier constitue ainsi l’un des plus beaux témoignages de cette prise de conscience qui commencent à émerger dans les esprits de nombreux savants et artistes à la fin du XIXe siècle, quant à la place de l’Homme dans la nature, où plutôt la vie qui subsiste en son absence. De plus, son livre est illustré par de magnifiques gravures à l’eau-forte de Karl Bodmer, un peintre tardif de l’école de Barbizon. Dans la continuité de Théophile Gautier, les représentations de Fontainebleau que nous offre cet artiste sont très enrichissantes. Là où les premiers peintres de l’école de Barbizon peignent la nature d’un point de vue anthropique, allant même, comme le fait Coignet, à se représenter dans le paysage, Bodmer quant à lui, offre une vision sauvage et non domestiquée de l’environnement sylvestre, d’un « œil innocent », comme le dit le poète John Ruskin, nous montrant ainsi la vie animale et végétale qui peuple la forêt de Fontainebleau.

Les premières mesures de protection du site
La forêt de Fontainebleau est un lieu particulièrement aimé par de nombreux artistes, et ceux-ci s’engagent pour sa protection. Dès 1853, les peintres de l’école de Barbizon obtiennent par un décret impérial la création de « sanctuaires de la nature ». Il s’agit de suspendre certaines coupes d’arbres dans la forêt pour préserver la beauté esthétique du paysage. Le but premier ici n’est pas la protection de la biodiversité dans une perspective écologique, mais la protection d’un patrimoine artistique et naturel. Au début des années 1860, un inspecteur de l’Administration générale des forêts du nom d’Achille Marrier de Boisd’hyver relance le projet de coupe d’arbres en forêt de Fontainebleau. Les artistes se mobilisent à nouveau et obtiennent, le 13 août 1861, par un autre décret impérial, le classement de 542 hectares de vieilles futaies et 555 hectares de rochers en tant que série artistique, et doivent donc être préservé de tout aménagement. Il y a cependant deux limites à ces premières mesures. Tout d’abord, cela se fait à but artistique et non écologique. Ensuite, cela ne concerne pas toute la forêt, puisqu’il s’agit du classement d’environ 1100 hectares, sur les plus de 16 000 que compte le massif à cette époque. La première personne à demander la protection de ces arbres non pas à but artistique, mais en vue de protéger sa biodiversité est Georges Sand, dans une tribune qu’elle écrit dans le journal Le Temps, en novembre 1872. Mais cette « réserve artistique » constitue tout de même le premier exemple de réserve naturelle protégé au monde, avant celle de Yellowstone en 1872. Cela n’empêche toutefois pas de nouvelles menaces, notamment des projets de coupe sous le gouvernement d’Adolphe Thiers, et c’est dans ce contexte qu’est créé en 1873 le Comité de Protection artistique de Fontainebleau. De célèbres artistes adhèrent à ce comité, comme Victor Hugo ou Georges Sand. Cette dernière déclare même, dans son ouvrage assez explicitement intitulé La Forêt de Fontainebleau, que « la forêt de Fontainebleau doit être assimilé aux monuments nationaux et historiques », rejoignant ainsi ce que disait le peintre Godefroy Jadin une vingtaine d’années auparavant. Grâce à leur engagement, c’est près de 1700 hectares de forêt qui sont protégés en 1904. Puis en 1907, ce comité devient l’Association des amis de la forêt de Fontainebleau, qui existe toujours aujourd’hui.

Toutes ces premières luttes environnementales préfigurent la loi du 21 avril 1906, relative à la protection des sites et paysages naturels. Aussi appelé loi Beauquier, du nom de l’homme politique Charles Beauquier qui en est à l’origine, cette loi prend comme modèle la loi de 1887 sur la protection des monuments historiques. L’historien Alain Corbin caractérise ce texte comme « l’extension aux paysages, définis comme autant de monuments naturels, de la politique menée à l’égard des chefs-d ’œuvres de l’architecture ». Bien que l’exemple de Fontainebleau soit important pour comprendre la naissance de cette loi, il faut également mentionner les luttes pour la protection juridique de la source du Lison, situé dans le Doubs, et les actions de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, fondé en 1901. La loi de 1906 créée une commission des sites et monuments naturels, à l’instar de la commission des monuments historiques, qui est composé d’un préfet, d’un ingénieur des ponts et chaussées, du chef du service des eaux et forêts (le service fait à l’époque partie du ministère de l’Économie), et divers autres membres, dont notamment des experts sur les questions des arts, des sciences et de la littérature. En effet, le nom complet de la loi est « la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique ». Encore une fois, la volonté est plus de préserver la beauté esthétique d’un paysage, plutôt que de protéger une biodiversité face à l’activité humaine. Cette loi est réorganisée en 1930, pour ajouter à la protection des sites naturels, un caractère « historique, scientifique, légendaire ou pittoresque » ; avant d’être adopté dans sa forme finale en l’an 2000, lorsqu’elle intègre le code de l’environnement, au livre III, chapitre « sites inscrits et classés » et devient l’article L. 341. Voici ce que nous dit cet article : « L’inscription entraîne […] l’obligation pour les intéressés de ne pas procéder à des travaux autres que ceux d’exploitation courante en ce qui concerne les fonds ruraux et d’entretien en ce qui concerne les constructions sans avoir avisé […] l’administration de leur intention. »

La forêt de Fontainebleau, un exemple de paysage culturel
Selon la définition de l’UNESCO, un paysage culturel est une « œuvre conjuguée de l’être humain et de la nature ». Claude-François Denecourt, ancien soldat de l’Empire, s’installe à Fontainebleau en 1832 et tombe amoureux de la forêt. Il est le premier à promouvoir ce massif forestier au grand public, en publiant divers guides et itinéraires de promenades. En 1842, il crée des sentiers, pour informer les peintres des plus beaux endroits à peindre, sentiers qu’il balise en 1847 en leur donnant des noms, comme le « sentier des fées » par exemple. En tout, ce sont plus de 150 km de sentiers qu’il trace dans la forêt, construisant aussi des fontaines et des grottes pour artialiser le paysage. Bien que ces différents aménagements aient pour but de faire profiter la forêt au plus grand nombre, cela ne plaît pas à tout le monde. Par exemple, le peintre Théodore Rousseau se dit hostile aux aménagements de Denecourt. Malgré quelques petites controverses, un grand nombre d’artistes comme Baudelaire, Lamartine ou Gautier, rendent hommage au précurseur de la randonnée pédestre avec un recueil de textes où il est nommé « le Sylvain ». Cependant, les inquiétudes de Rousseau sur cette démocratisation et artialisation de la forêt n’est pas incompréhensible. En 2016, des coupes d’arbres ont eu lieu dans la forêt de Fontainebleau, non pas à but d’entretien, voir même économique, mais bien à but artistique. Un panneau affichait clairement les intentions de l’ONF quant à ce projet, à savoir « redessiner les paysages qui inspiraient autrefois les peintres et mettre en valeur un patrimoine paysager ». Cela interroge notre capacité à modifier des paysages dans un cadre artistique ou bien touristique.

La fréquentation du site bellifontain est déjà de 140 000 visiteurs par an en 1844. La construction en 1849 du chemin de fer entre Paris et Avon, près de Fontainebleau, augmente encore ce chiffre. Dans les années 1860, on estime une fréquentation à plus de 160 000 visiteurs annuellement. Ce phénomène va s’amplifier après la Seconde Guerre mondiale, pour devenir un tourisme que l’on qualifierait aujourd’hui « de masse » (9 millions dans les années 1980, 16 millions de nos jours). Il est important de souligner que seul certains endroits de la forêt sont massivement fréquentés, ce qui augmente considérablement l’impact dans ces zones assez petites en réalité. Depuis le XIXe siècle, le nombre de sentiers a doublé, passant de 150 km à 300 km, et il existe aujourd’hui plus de 160 km de route forestière. On recense trois principaux problèmes à ce tourisme de masse : les dépôts sauvages (357 tonnes de déchets ont été récoltées sur le site en 2015), l’érosion (les nombreux passages d’humains ou de véhicules viennent tasser les sols ou écraser les plantes) et l’impact sur la biodiversité dans sa globalité. En effet, toutes ces activités humaines perturbent fortement la riche biodiversité de la forêt de Fontainebleau. On y trouve plus de 5 600 espèces végétales (dont notamment l’alisier de Fontainebleau), 57 espèces de mammifères, environ 200 espèces d’oiseaux ou encore 5 700 espèces d’insectes. Parmi cette vie sauvage, on trouve des espèces protégées, comme par exemple le triton crêté.
Bibliographie :
- Ambroise-Rendu A-C., Hagimont S., Mathis C-F. et Vrignon A., Une histoire des luttes pour l’environnement, XVIIIe-XXe siècles, trois siècles de débats et de combats, Paris, Textuel, 2021.
- Avenas V. et Meyrier S, « Retrouver les paysages des peintres de Barbizon en forêt domaniale de Fontainebleau : chaos rocheux, sylviculture et paysages culturels », dans Revue forestière française, vol. 74/3, 2023, p. 395-404.
- Chantal Georgel, « La forêt de Fontainebleau : une nature monumentale, un monument naturel ? », dans Perspective, vol. 2017/1, p. 129-143.
- Micheline Hotyat, « Impact des activités touristiques en forêt de Fontainebleau : de la dégradation à la restauration », dans VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement , vol. 17/3, 2017.
- Micheline Hotyat, « Impact des activités touristiques en forêt de Fontainebleau du XIXe siècle à nos jours », dans Bulletin de l’association de géographes français, vol. 90/2, 2013, p. 219-231.
- Paul Sztulman, « Fabrication du paysage moderne et forêt de Fontainebleau : sur la piste de l’illustration », dans Romantisme, vol. 187/1, 2020, p. 44-58.

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